Quand la santé mentale des détenus est impactée et bouscule le travail de l’équipe pluridisciplinaire.
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Le service psychosocial de la prison de Namur, composé d'assistants sociaux, de psychologues et d’un médecin psychiatre, est en première ligne face à la surpopulation carcérale. Dans cet environnement où les tensions sont palpables et les conditions de vie souvent compliquées, ces professionnels du secteur social tentent tant bien que mal d’accompagner les détenus tout en affrontant des défis croissants.
Une mission aux multiples facettes
Le service, d'abord, joue un rôle fondamental dès l'accueil des nouveaux détenus. Comme l'explique l'un des intervenants : « Nous recevons tous les détenus à leur arrivée, qu'ils soient sous mandat d'arrêt, en détention préventive ou condamnés. En particulier, nous avons beaucoup d'internés psychiatriques ou de détenus placés sous surveillance électronique. Pour tous, notre priorité est de limiter les effets néfastes de l'incarcération. » Les travailleurs sociaux tentent de répondre à l'urgence de la situation : logements, contact avec la famille, et autres ruptures sociales importantes liées à l'incarcération.
Ensuite, le service assure l'accompagnement des détenus tout au long de leur peine. Chacun des membres de l’équipe suit plusieurs détenus en fonction de leur statut et de leurs besoins spécifiques. « Nous répondons aux demandes des détenus, qu'elles soient liées à leurs dossiers judiciaires, à leur réinsertion sociale ou à leur bien-être au quotidien. Par exemple, on gère les demandes pour améliorer leurs conditions de vie en cellule, souvent problématiques. »
Le troisième volet du travail de ce service est l’évaluation psychosociale, en particulier pour les détenus condamnés à des peines longues ou pour les internés. Ces évaluations, notamment dans le cadre des libérations conditionnelles ou des demandes de surveillance électronique, sont cruciales : « Nous rédigeons des avis qui permettent à la direction de la prison et à l’administration pénitentiaire de prendre des décisions sur l’aménagement de la peine. Ces décisions peuvent avoir un impact direct sur la vie du détenu, mais aussi sur celle de ses victimes. »
La surpopulation carcérale : un poids pour les détenus et les travailleurs
Mais la surpopulation carcérale, phénomène croissant dans les prisons belges, alourdit encore la charge de travail des équipes psychosociales et aggrave les souffrances des détenus. « Lorsqu'il y a trop de détenus, les demandes de soutien explosent, et il devient de plus en plus difficile d’y répondre de manière adéquate », précise un membre de l’équipe. La prison de Namur, comme de nombreuses autres, souffre d’un excédent de population. « Par exemple, le nombre de places dans une cellule n’est pas suffisant pour accueillir le nombre de détenus présents. Si une cellule est censée accueillir deux détenus et qu’il y en a trois, cela entraîne des conflits de cohabitation, une promiscuité extrême et une pression psychologique constante. »
Les témoignages de détenus montrent à quel point ces conditions sont éprouvantes.
« Dormir sur un matelas à terre, c’est insupportable, surtout lorsqu’on est à 3 ou 4 dans une cellule de 9 mètres carrés. Cela crée une situation de tension permanente, et les conflits sont fréquents » nous dit-on. Cette surcharge a également des répercussions sur la santé mentale des détenus. Les tentatives de suicide sont plus fréquentes et la souffrance psychologique devient un problème central. Le taux de suicide en prison, en effet, est bien plus élevé que dans la population générale.
Des tensions au quotidien
Les détenus se retrouvent souvent dans des situations où leurs besoins fondamentaux sont non seulement ignorés, mais exacerbés par la promiscuité. « Les tensions entre détenus sont inévitables. Il y a par exemple des difficultés liées à l’hygiène, car certains détenus refusent de se laver. Autre problème, des fumeurs qui se retrouvent avec des non-fumeurs dans une cellule avec un système de ventilation relativement réduit. Les ronflements peuvent aussi être une source de tension et d'irritation. Les détenus peuvent cantiner pour acheter des produits de nécessité et il arrive que certains se servent dans les provisions des autres. La frustration monte, et cela peut dégénérer rapidement, les conditions de vie étant dégradées. Les conflits qui en résultent sont souvent difficiles à gérer.”
Dans cette situation, les travailleurs sociaux ne peuvent pas répondre à toutes les demandes. « Le service est censé répondre aux demandes de soutien psychologique, mais face à l'incapacité d'y répondre, nous tentons de gérer un maximum de demandes, malgré la surcharge de travail », confie un membre de l'équipe. Cette incapacité à répondre aux besoins de soutien psychologique contribue à la souffrance des détenus et à l’aggravation des tensions dans l’établissement.
Un impact sur le personnel : des travailleurs sous pression
Le personnel lui-même subit également les effets de cette surpopulation. L’augmentation du nombre de détenus a une incidence directe sur la charge de travail. « La surcharge de travail a des conséquences évidentes sur la santé mentale des travailleurs sociaux. Nous avons trois collègues absents et cela complique encore les choses », explique un membre de l’équipe. Les travailleurs sociaux sont de plus en plus frustrés de ne pas pouvoir remplir pleinement leur mission, qui est, avant tout, d’accompagner les détenus vers la réinsertion.
Des solutions temporaires et des tensions grandissantes
Face à cette situation de surpopulation et aux conditions de vie de plus en plus difficiles, des solutions temporaires sont parfois envisagées, mais elles ne sont jamais idéales. « Certains détenus demandent à être transférés dans des cellules d’isolement (cachot), pas nécessairement parce qu'ils ont fauté, mais pour fuir la violence ou les tensions de la cellule. Mais, avec seulement quatre cellules d'isolement et des dizaines de demandes, la situation devient vite ingérable », détaille un des intervenants.
Les détenus, souvent issus de milieux précarisés, sont pris dans un cercle vicieux.
« Beaucoup perdent leur logement dès qu’ils sont incarcérés, car ils ne peuvent plus payer leur loyer en prison. Cela leur crée des problèmes supplémentaires à leur sortie. », souligne un assistant social. Le manque de places dans les structures de soins externes, pour les internés en particulier, aggrave également cette situation. Les détenus psychiquement fragiles restent ainsi incarcérés bien au-delà de ce qui est raisonnable. « Les services de santé mentale à l’extérieur sont saturés, ce qui fait que ces détenus restent en prison sans possibilité de soins adaptés, ce qui peut aggraver leur état mental ».
Une sortie difficile : la maltraitance et le cycle de la récidive
La maltraitance liée à ces conditions de détention est un sujet qui inquiète profondément l’équipe psychosociale. « Mettre un détenu sur un matelas à terre, dans des conditions insalubres, c’est de la maltraitance. Ce n’est pas acceptable, nous ne pouvons pas cautionner cela et pourtant, c’est devenu une réalité dans nos prisons. Nous gardons l’espoir que ces personnes puissent sortir dans les meilleures conditions possibles, mais on ne peut pas contribuer à rendre l’être humain meilleur en le maltraitant. La toute grande majorité des personnes qui sont en prison sortent un jour. Notre devoir est de nous préoccuper de leur état”.
Cette maltraitance ne se limite pas aux conditions de vie en cellule, mais s’étend au manque de suivi individualisé des détenus. En conséquence, les chances de réinsertion des détenus diminuent considérablement.
Les détenus libérés, souvent marqués par ces conditions dégradantes, sont à risque de récidive. « Si un détenu sort de prison avec un sentiment de colère, d'injustice, et sans les moyens de se réinsérer dans la société, la probabilité qu’il récidive est plus élevée”.
Conclusion : un investissement humain essentiel
Malgré ces défis immenses, l'équipe du service psychosocial reste convaincue de l'importance de ses missions. « Ce n’est pas facile, mais nous continuons à croire en la force de la relation humaine, en l’écoute et en l’accompagnement, même dans un système aussi difficile. Nous essayons d’ouvrir des perspectives, d’offrir une oreille attentive, de rendre les conditions de vie moins dégradantes. C’est ce qui fait sens dans notre travail, malgré toutes les contraintes », conclut un membre de l’équipe.
Le message que l’équipe souhaite faire passer est clair : investir dans l'humain et dans la réinsertion est la clé pour éviter la maltraitance et réduire les risques de récidive. Pour les membres du service : “il est nécessaire de réformer les conditions de détention, de renforcer les moyens humains et de repenser la politique pénitentiaire, avant qu’il ne soit trop tard.”
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