Le Théâtre de Namur, rebaptisé Prisme, accueillait le "voyage en surdicécité". Six personnes atteintes de ce handicap rare, venues de Wallonie, de France et de La Réunion, ont vécu des expériences sensorielles, dans le cadre du programme Erasmus+.
Ceci ressemble à une visite ordinaire du Théâtre de Namur. Mais dans le public, six personnes sont atteintes de surdicécité, un handicap rare qui combine une déficience visuelle et auditive sévère. Elles sont venues de Namur, de Poitiers en France et de La Réunion dans le cadre de ce voyage européen. Grégory de Wilde, directeur ad interim de La Bastide, l'association namuroise qui accueille cette étape du voyage, explique le projet :
Ça fait un an qu'on s'est mis ensemble avec des partenaires français et réunionnais pour imaginer un grand voyage qui permet à des personnes sourdaveugles de vivre l'international, mais aussi de nous faire vivre des rencontres extraordinaires autour de leur réalité. On se met à leur côté, on les soutient, mais on vit aussi avec eux des sensations nouvelles.
Façade, statues, rideau de velours, et rideau de fer : chaque élément du théâtre se découvre par le toucher, avec l'aide d'une maquette en bois conçue spécialement pour l'occasion. Jean Louis, l'un des participants sourdaveugles, témoigne par l'intermédiaire de Stéphanie Lacroix, interprète et éducatrice spécialisée à l’APSA (France) :
Ce qui m'a surpris dans le théâtre, c'est l'histoire et surtout l'âge du théâtre : 150 ans."
Mais avant de comprendre le théâtre, il faut déjà se comprendre entre voyageurs, ce qui n'est pas chose aisée… Grégory de Wilde détaille cette difficulté :
"C'est compliqué parce que la langue des signes française (LSF) n'est pas la même que la langue des signes de Belgique francophone (LSFB), et en plus on travaille aussi avec la langue des signes tactile : on signe dans les mains, sur la joue, dans le dos. On doit parfois traduire deux fois."
Ce voyage, c'est aussi l'occasion pour les professionnels d'échanger sur leurs pratiques du quotidien. Emmanuelle Fillonneau, cheffe de projet au CRESAM (France), revient sur cette dimension professionnelle de la rencontre :
On a besoin de se connaître pour partager nos trucs et astuces du quotidien. on savait que pouvaient exister des personnes qui allaient nous apporter et à qui on allait pouvoir apporter quelque chose dans ces trois territoires-là.
Point d'orgue de la visite : une rencontre avec un chanteur lyrique, dont les notes ont été amplifiées pour l'occasion. Par le toucher, avec un ballon ou directement contre le corps, les voyageurs ressentent les vibrations du chant. Emmanuelle Fillonneau garde un souvenir marquant de ce moment :
C'est la première fois qu'on est sur du chant classique comme ça, ce qui était très impressionnant… j'ai vu certains de mes collègues très émus."
Christian Barret, aveugle et malentendant, venu de La Réunion, livre sa propre impression sur cette découverte lyrique :
L'opéra je ne suis pas trop, mais c'est pas mal du tout et il chante bien."
Au-delà du moment vécu, ce voyage veut aussi pointer un manque : la surdicécité reste peu reconnue en Belgique. Grégory de Wilde plaide pour une meilleure prise en compte de cette réalité :
"On a une politique réelle pour les personnes aveugles, une politique réelle pour les personnes sourdes. Au niveau de la surdicécité, c'est beaucoup plus restreint. En France, ils ont fait le chemin depuis trois ans de développer une politique spécifique, et c'est ce dont on a envie de témoigner ici. On a envie de montrer qu'il y a moyen de faire des choses spécifiques."
Jean Louis conclut sur une note d'espoir pour la suite du projet :
Ensemble, on réfléchit à ce qui peut être amélioré dans chaque pays. Par exemple, en France, il y a de grands progrès, en Belgique aussi. On voit comment chacun peut échanger sur ce qui existe et j'espère que ça fera évoluer les choses pour les sourdaveugles."
Le séjour namurois se poursuit cette semaine, avant de repartir, la semaine prochaine, pour la dernière étape du voyage : Poitiers.
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